ANNA




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    J'aimais beaucoup Anna, oui beaucoup... Elle vient de s'éteindre comme une vieille lampe qui n'aurait plus d'huile... avec un dernier grésillement de la mèche... en serrant de plus en plus fort nos mains nouées sur sa poitrine. Un pauvre sourire reste sur son visage et je me fais la réflexion que je n'aurai pas à lui fermer les yeux puisqu'elle l'a fait elle même en murmurant "au revoir, mon petit, je pars me reposer, sois bien sage..."
    Le soleil commence à montrer le bout de son nez, derrière le château d'eau ; le calme est absolu et même les moineaux et l'effronté rouge-gorge ont senti qu'il venait de se passer quelque chose et qu'il n'y aurait sans doute plus de miettes sur le seuil de la vieille maison, au bout du bas-chemin... celui que j'ai si souvent emprunté, au petit matin, au retour de la mer pour apporter à Anna les deux ou trois petits platins et quelquefois les surmulets que nous dégustions après qu'elle les eût fait revenir sur la tuile ou griller sur la braise... "Tu vé, mon p'tit, de tché comme ça, c'est rî qu'pour nous deux !" Oui, Anna, rî qu'pour nous deux... mais pourquoi es-tu partie... ce qui fait qu'il n'y a plus de nous-deux, et donc plus rien... plus de platins ni de surmulets, avec le verre de cidre et les confidences... Oh ! non, je ne vais pas pleurer, bien que ma gorge soit un peu serrée parce que, instinctivement je contracte tout le système pour empêcher les lacrymales, comme dit le docteur, de se mettre au travail... Non je ne vais pas pleurer, d'abord parce que ça te mettrait en colère et puis aussi, tu me l'as assez répété, parce qu'un homme ça ne pleure pas pour ne pas faire aussi pleurer la Sainte Vierge. Allons, debout, il faut y aller ! J'adresse un dernier et long regard à Anna, si belle dans ses draps bien propres et si rêches... des draps de laveuse... et à la table de nuit avec ses trésors : une Bonne Vierge sur fond de rocher avec un phare entouré d'un arc-en-ciel qui se trouve dans la neige lorsqu'on retourne le globe de verre, un chapelet, une carte postale bien jaunie, très vieille où figurent deux amoureux dans un cœur pailleté d'or, avec, en arrière plan, un steamer qui s'éloigne... La photographie de son petiot, si fier dans sa grande tenue de fusilier-marin, là-bas, en Indochine... un petit collier de coquillages de la pointe d'Agon, avec des cornes et des grains de café... une énorme coquille de pied de cheval avec sa petite branche de buis béni au Dimanche des Rameaux, un tout petit singe en peluche de baraque de foire qui grimpe curieusement au bois de crucifix... un doris creusé dans une vieille racine de bois flotté avec sa voilure en œufs de raie, avec son nom, maladroitement écrit sur la coque : "Sarcelle"... et puis une sorte de bourse avec une lanière en cuir... Toute une vie...
    Et puis, je m'en vais.

    Sur le chemin qui mène au bourg, chez le vieux docteur, et à la mairie pour les formalités, me reviennent, par bribes, des épisodes de ces soixante années de vie.
    Elle prétendait, bien que sa mémoire sur bon nombre de sujets fût impressionnante, ne pas se souvenir de sa toute petite enfance, mais je crois, qu'elle n'en voulait point parler parce qu'elle se passa dans les conditions que seules l'avarice et la méchanceté de quelques bocagers du siècle dernier ont pu générer... on se procurait des enfants, pour rendre service, comme on achète des petits cochons au marché, avec la nuance qu'à ceux là, on donne à manger... Dame, lorsque l'on naît poussin de haie, on n'a pas la cuiller d'argent dans la goûle et il ne faut pas s'attendre, tel Rotechilde, à péter dans la soie, comme le dit si joliment la sagesse populaire des gens d'ici...

    Sa vie commença vraiment lorsqu'elle décida de se sauver, ses sabots sous le bras, et un tout petit baluchon sur le dos, par une nuit à ne pas mettre un braconnier dehors. Une haine féroce, accumulée depuis près de dix années et qui venait d'exploser à la suite de la scène de la veille... dans l'étable... lui donnait une force et une détermination hors du commun. Il fallait voir ses yeux, magnifiques, étincelants et fiers, lorsqu'elle me racontait cette cavale infernale... Rien ne l'aurait arrêtée ; elle ponctuait sa course coléreuse de "saloperie de saloperie" et, en trois jours et trois nuits, nourrie de vieilles pommes volées aux tas et du lait qu'elle trayait aux vaches compatissantes qu'elle rencontrait, elle parvint sur un promontoire d'où, pour la première fois de sa vie, au petit matin, elle vit la mer... car, instinctivement elle avait fait de l'Ouest, ce qui lui donnait à penser, lorsqu'elle rêvait tout haut, au coin de la cheminée, que son père était sûrement un hardi marin à la peau cuivrée et tannée, au goût de sel, avec des beaux yeux bleus et des belles mains faites pour monter les hameçons, ravauder les filets et pour coudre les voiles... et qu'on ne pouvait pas lui en vouloir d'avoir abandonné sa petite fille, parce que la mer, voyez-vous, c'est elle qui commande... brave Anna.
    Elle fut tout de suite attirée par la mer et courut vers elle alors que le soleil commençait à illuminer le luisant... elle s'y mit à sauter, à s'éclabousser, à s'ébrouer en riant et en jouant avec les vaguelettes, comme seuls les petits enfants peuvent le faire et sans seulement voir la vieille femme toute vêtue de noir qui se dirigeait vers elle aux pas lents de son âne qui tirait la petite charrette de retour de la pêcherie...




LA RENCONTRE ; MÈRE SANSPEUR.



    C'était la mère Sanspeur... Elle vivait seule, derrière la dune, dans une bicoque surprenante, construite de bric et de broc, de vieilles planches et de matériaux divers ramenés par le flot, couverte de paille, de roseau, de milgré ou d'oyat et de varech... Au fil des temps, au rythme des marées... Un subtil mélange qui assurait l'étanchéité et maintenait à l'intérieur une température constamment agréable ; l'été, une vieille voile aux tons ocre somptueux, servait de tente à l'entrée et on s'y installait sur des fauteuils d'osier, autour d'une table à cartes, récupérés sur un yac Anglais qu'était venu se foutre à la côte à la suite d'un méchant coup de vent de suêt. Une vieille cabane goudronnée, à moitié enterrée dans la dune servait d'étable, de remise et de poulailler.

    On ne la connaissait que sous le nom de mère Sanspeur, qui lui venait du nom du doris qui s'était perdu avec son homme, du côté du Fourtchi Aubert et de la Rousse Plate, là-bas, vers Jersey, là où les cailloux, grouillant de congres et de homards, sont traîtres et dangereux, lorsque que les violents courants vous y drossent et que les grandes houles qui arrivent de l'Océan vous hissent vers le ciel, après s'être frottées sur les roches Douvres et sur les Minquiers... Les premiers temps, seule, abandonnée, elle ne quittait pas la mer des yeux, la scrutant, l'implorant de lui ramener son homme... Une veuve de disparu en mer, n'est pas une veuve comme les autres... Il y a toujours eu, il y a toujours, et il y aura encore, en tous temps en tous lieux, un salaud pour murmurer "et, s'il s'était pas noyé ? et si il était parti faire sa vie de l'autre côté ?" et, deux, autres, pour le répéter, mais, chut...
    Elle finit par s'incruster dans la dune, s'abritant dans la hutte qui servait d'entrepôt et de débarras à son époux, pour le matériel de pêche ; puis, elle ne la quitta plus, sauvage et murée dans sa peine. On s'habitua et on l'abandonna. La petite pêche devint son métier et la mer sa compagne.
    Bien qu'habituée à tout et de nature peu curieuse, elle fut tout de même un peu surprise de découvrir cette petite fille inconnue, par un petit matin d'Octobre, à jouer dans l'eau, ses sabots -alors que les gamins d'ici vont nu pieds- et son petit baluchon abandonnés au plein. Après lui avoir demandé si elle était arrivée là toute seule, elle lui dit qu'il fallait remonter, car la mer arrivait ; elle la fit s'asseoir à côté d'elle sur le timon de la charrette et Hue ! Bichon. "C'est joli, Bichon !" dit Anna, tout de suite en confiance, car on lui parlait doucement.
    "Chez eux, les ânes n'ont pas de nom, on dit le couiste et on tape dessus !"
    "À quoi ça sert ? s'il a décidé d'avancer, il avance... et puis le couiste c'est pas un nom" dit la mère Sanspeur, doucement.
    Elles furent d'accord. Bichon aussi.
    "Moi, c'est Anna, et toi c'est comment ?"
    "C'est... c'est... on verra ça plus tard..."
    Arrivées à la bicoque, Bichon dételé et occupé à déguster ses carottes du retour de la mer, dans l'enclos contigu, et la manne de maquereaux au frais, la mère Sanspeur, se débarrassa de ses vêtements de mer et de son vieux suroît qui furent remplacés par le grand tablier-devantier, sans lequel les femmes d'âge se croiraient nues, et par le bonnet de laine, attaché sous le menton, par une large bande de laine dont le nœud, délicate coquetterie, faisait cravate. Elle attisa les braises, les recouvrit d'une poignée de vieux varech et d'ajoncs séchés pour réchauffer l'antique cafetière, toute noire de suie accumulée. Marguerite, sa vache, habituée au rythme et aux bruits de la demeure, donna un petit meuglement pour signaler qu'elle était prête et la vieille femme se dirigea vers le seau à traire ; Anna s'en saisit en disant :
    "Je sais le faire, j'aime bien les vaches et elles m'aiment bien".
    En se réchauffant avec le bol de café au lait et une grande beurrée de pain de six livres, elles s'observaient silencieusement, puis Anna, tout de go, déclara :
    "Je me suis sauvée ; je viens de loin ; j'ai marché la nuit ; beaucoup, longtemps ; ils ne pourront pas me rattraper ; non, ils ne pourront pas ; c'étaient des méchantes gens et ils ne me sont rien. C'est pas mes parents ; j'en ai jamais eu et je ne suis pas de leur famille ; je n'aime pas la ferme, c'est sale, il fait froid et il pleut. Y a de la boue et du fumier partout. Ils font rien que de boire et de me battre. Il a voulu profiter. Avec ses sales pattes couvertes de poils roux. Je n'y retournerai jamais, jamais, jamais !".
    Ses yeux étaient si étincelants et fixes que la mère Sanspeur, comprit tout. Anna se saisit alors d'un petit sac qu'elle portait sur la poitrine, comme un scapulaire attaché avec une lanière de cuir, et en sortit les dix Louis d'or qu'il contenait ; elle les déposa devant la mère Sanspeur en murmurant :
    "C'est pour toi. Je les ai volés avant de partir et ils en crèveront ; mais c'étaient des mauvaises gens, lui surtout. Il me battait. Sa vilaine moustache rousse puait la goutte... Il voulait tout le temps... Je n'ai jamais eu de café au lait dans un bol, ni de beurrées de pain... Toujours de la mauvaise soupe surie et des croûtons... Je veux rester avec toi. D'abord Bichon et Marguerite m'aiment bien et puis je suis forte et l'ouvrage ne me fait pas peur ; je veux rester avec toi toujours, toujours, toujours parce que, toi, tu es gentille, je le sais !"
    Ses yeux étaient maintenant caressants et la bonne femme, une ombre de sourire au bas de ses lèvres, lui posa la main sur la tête en disant :
    "N'aie crainte, je vais réfléchir, sois tranquille... Je pars vendre mon poisson et je serai de retour pour la basse mer, vers les trois heures au soleil ; s'il venait à passer quelqu'un, ce qui m'étonnerait, et qu'on te demande quelque chose, réponds que tu es ma petite cousine et que tu vas passer quelque temps avec moi."
    Puis, elle lui remit les pièces d'or en disant :
    "Reprends-les, c'est à toi, cache les où tu veux... On en aura peut-être besoin un jour."
    Anna fut ainsi complètement libérée et, en battant des mains, elle plaqua un énorme baiser sur les joues de la mère Sanspeur qui murmura :
    "C'est bien le premier coup qu' la mé m' rapporte un poisson pareil !"
    Sa manne à vingt livres sur le dos elle commença sa tournée de vente de maquereaux et de harenguelles. Ce fut vite expédié, car, sur la côte, on est gourmand de poisson et celui de pêcherie n'a pas son pareil. On croirait que la mer et le varech sont rentrés chez vous, pour faire visite.
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Grains de sable d'Agon-Coutainville


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